Côté banjo: la simplicité

Lorsque les Français parlent des Québécois, un des compliments qui revient régulièrement est celui de notre prétendue simplicité. Parfois, on serait tenté de croire qu’ils veulent plutôt dire « simplistes », mais ce n’est pas le cas. Ils parlent vraiment de simplicité.

Au début, je ne me rendais pas compte des raisons qui motivaient les Français à de telles réflexions… Je ne trouvais pas cette société si complexe. Certes, j’avais remarqué un niveau de déférence au pouvoir certainement plus important que chez nous, mais sans plus. C’était avant d’arriver dans mon stage préfecture, où les vieilles traditions, notamment protocolaires, sont apparues plus fortes que jamais!

La préfecture est la représentation de l’État dans le département. Cette institution est présente en France depuis plus de 200 ans. Inutile de dire qu’elle est la gardienne des traditions. Si certaines d’entre elles ont parfois disparu dans la France d’aujourd’hui, la plupart sont encore présentes et magnifiées dans la vie préfectorale.

Le vouvoiement : en France, la règle, c’est le vouvoiement. Chez nous, cela ne concerne que ceux que nous ne connaissons pas personnellement et qui sont plus vieux que nous. Ici, c’est la norme, pour tout le monde, à part entre jeunes. Le vouvoiement est instinctif, presque inversement que le tutoiement pour nous. Par exemple, des personnes qui se connaissent depuis des années se vouvoient comme si de rien n’était. Un cas fameux (mais rarissime) : il est de notoriété public que l’ancien président Jacques Chirac et son épouse Bernadette se vouvoient.

Le vouvoiement est aussi un excellent marqueur pour connaître, au travail, le niveau hiérarchique des gens. Très souvent, le tutoiement ne se fait qu’entre les gens du même niveau hiérarchique. A contrario, un directeur ne tutoiera jamais sa secrétaire, même s’il travaille avec elle tous les jours.

Dans une relation, on peut évidemment passer au tutoiement, mais il faut le faire officiellement, après avoir demandé à la personne.

Pour ma part, j’étais assez inconfortable avec le fait que les gens me vouvoient. J’ai commencé par demander aux gens un à un, mais à un moment donné, je me suis tanné et j’ai envoyé un courriel à tout le monde en leur demandant de me tutoyer. Inutile de dire que cela a eu un effet bœuf.

Les titres : ici, les titres que les personnes détiennent sont souvent utilisés dans la vie courante. Dès que le titre confère une forme d’autorité, les gens l’utilisent. Plus l’autorité conférée vient de haut, plus le titre sera utilisé.

Par exemple, il est absolument impossible que nous nous adressions au préfet autrement qu’en disant « M. le Préfet », exactement comme ils font avec « Jed Bartlett », dans la série The West Wing (certains vont même jusqu’à se lever lorsqu’il entre dans la pièce… très peu pour moi, ce n’est pas le Président!). Celui-ci tirant son autorité d’une nomination adoptée en Conseil des ministres, je n’ai jamais entendu personne (sauf une dans la rue) l’appeler autrement que M. le Préfet. Lorsque son épouse (que tout le monde appelle « Madame ») l’a appelé Pascal, son prénom, je me suis demandé à qui elle parlait.

Mais plus encore, une secrétaire qui travaille avec, disons, le directeur de cabinet, en plus de le vouvoyer, l’appellera « M. le Directeur ».

Le plus drôle dans l’utilisation des titres, c’est leur utilisation parfois abusive, de mon point de vue. Par exemple, lors de la soirée de départ du directeur de cabinet, plusieurs autorités civiles, militaires et même religieuses du Finistère sont venues à la soirée donnée en l’honneur du directeur. Tout ce beau monde, qui se connaît bien parce qu’ils travaillent ensemble régulièrement, ne s’appelait pas moins tous par leurs titres. « Bonjour, Mon Colonel », « Bonjour M. le Directeur »… « Ah, voilà Monseigneur » (l’évêque). C’était assez déconcertant, voire parfois un peu ridicule.

Discours : Les Français aiment discourir, c’est connu. Lors de ce stage, j’ai écrit de nombreux discours pour le préfet. Je me suis rendu compte de la complexité de cette tâche parce que le préfet est toujours celui qui, en tant que représentant de l’État, s’exprime en dernier. Comme le préfet assiste souvent à des événements où il y a plusieurs allocutions, la rédaction de discours est parfois assez compliquée, car il faut toujours penser à ce que les autres peuvent dire avant. En plus du préfet qui parle en dernier, l’ordre des allocutions est toujours déterminé selon l’importance des personnes qui prononceront les discours.

Les repas : C’est connu, les Français sont les champions mondiaux du protocole. Si dans les préfectures en général, il y a toujours une odeur protocolaire, le protocole des repas officiels à l’Hôtel du préfet rend bien compte d’une certaine image de la France qui fait justement « vieille France » : il s’agit de la quintessence des pratiques protocolaires. En plus, les Français sont aussi champions du monde des arts de la table, comme en témoigne l’entrée récente du « repas gastronomique français » au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Alors, quand on mélange les deux, on a droit à tout un cérémonial. Quelques observations en vrac :

-            Avant le repas : En arrivant à l’hôtel préfectoral, le maître d’hôtel nous ouvre la porte et prend notre manteau en nous souhaitant la plus cordiale des bienvenues. S’en suivent généralement un apéritif et un service d’amuse-gueules. Après le deuxième service de boisson, pendant la discussion animée des convives, on voit le maître d’hôtel se positionner et attendre un creux dans la discussion. Lorsque ce moment arrive, le maître d’hôtel annonce : « Le Préfet est servi! ». Bien évidemment, si « Madame », l’épouse du Préfet est présente, le maître d’hôtel annoncera « Madame est servie! ».

-          La table : Le protocole au sujet de la table est complexe et pourrait faire l’objet d’ouvrages à lui seul. Le premier enjeu est toujours celui des places : qui s’assoit où? J’ai souvent été témoin de discussions répétitives pour déterminer la place optimale pour chacun. Pour la planification des places, les Français ont même prévu un objet prévu pour cet exercice : « le renard », comme vous pouvez le voir sur cette photo. Lorsque nous arrivons devant la table, un petit carton à notre nom, qui contient le menu, attend à notre place.

 

Le Renard pour la planification du placement des convives.

La table est prête!

La seule règle que j’ai pu déterminer avec certitude est la place du préfet et du numéro 2  en autorité: ils sont toujours placés face à face. Si l’épouse du préfet est présente, c’est elle qui sera le numéro 2.

-          Les manières : Certaines règles de comportement autour de la table doivent être respectées. Outre les classiques coudes qui ne doivent pas être sur la table lorsque l’on manipule les ustensiles, d’autres règles me sont apparues. Tout d’abord, on ne doit pas s’asseoir avant que la personne qui reçoit, le préfet, ne s’assoie elle-même. On ne doit pas commencer à manger avant que le préfet ait commencé ou qu’il nous ait dit que nous pouvions commencer. Cette règle s’applique aussi à chaque étape du repas. Ces manières sont tellement ancrées chez les Français qu’il m’est arrivé de recevoir les mêmes égards. En effet, lors d’une réunion régionale de tous les préfets, les stagiaires ÉNA étaient aussi invités. Comme les préfets ont voulu dîner seuls, on nous avait préparé une table à l’autre bout de l’hôtel préfectoral. Lorsque le repas est commencé, je me suis rendu compte que tous se comportaient comme si c’était moi qui recevais : ça m’a un peu choqué parce qu’au-delà de ces manières, il se trouve que ces stagiaires sont aussi mes camarades de classe!

-          Le service : C’est dans le service que l’on perçoit toute l’expertise française dans les arts de la table : tout est réglé comme un métronome pour que l’on ne perde le moins de temps possible, tout en ayant le temps de manger sans être pressé. Bien évidemment, le préfet, ou Madame, peut commander la vitesse, mais tout tourne au quart de tour. Le service aussi obéit au protocole.

Les femmes sont toujours servies en premier, de la plus âgée à la moins âgée, du moins de ce que l’on peut déceler. Ensuite, ce sont au tour des hommes, du plus âgé au moins âgé, ce qui fait que je suis presque toujours servi en avant-dernier. Le préfet, ou Madame, est toujours servi en dernier.

***

Tout ce protocole, ces politesses et ces manières sont amusants lorsque l’on se considère quelqu’un d’extérieur à toutes ces pratiques. Autrement, cela peut devenir assez lourd.

Et c’est dans ces moments que je réalise qu’il est vrai que nous sommes, au Québec, assez simples. Bien que parfois j’aimerais que l’on ait un peu plus de déférence ou de respect à l’endroit de ceux qui sont élus (lorsqu’ils le méritent minimalement…), je me contente assez bien de nos manières un peu légères, notamment en ce qui concerne le vouvoiement ou la sacralisation des titres.

En attendant, je m’amuse comme si j’étais dans un film.

Rétrolien: ici.

1 Commentaire

Classé dans Côté banjo, France

Une réponse à Côté banjo: la simplicité

  1. Alex

    Merci, Monsieur le stagiaire de l’ÉNA, pour votre message. Je vais essayer de retenir vos conseils.
    Je crois que pour vraiment comparer la France et le Québec dans ces domaines il faudrait voir ce qui se passe dans les repas protocolaires québécois et canadiens.
    À bientôt,

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