Ce n’est maintenant plus un secret pour personne, du moins, je l’espère, mais je suis de retour au Québec depuis maintenant un mois. J’ai décidé de vivre mon retour discrètement étant donné que mon séjour à l’étranger a été très haut en couleur. J’ai bien fait, car la descente, un terme emprunté aux terminologies propres aux drogues, est plutôt forte. Si je sais que je m’en remettrai sûrement, mais lentement, il ne reste pas moins qu’il est difficile pour bien des gens de saisir l’ampleur de ce que j’ai vécu là-bas.
Je l’ai assez écrit, mais fréquenter l’ÉNA permet aux élèves étrangers, notamment aux non-Européens qui ne sont pas familiers avec les pratiques sommes toutes élitistes qui ont cours dans les États-membres de l’Union européenne, de vivre la grande vie pendant un an et demi. Considérez tout simplement ceci.
Dès que l’on arrive à l’ÉNA, nous sommes mis en contact de gens qui proviennent de partout à travers le monde, en plus de nos camarades français, qui sont tous passionnés par les affaires publiques et qui en ont dedans. Jamais, pendant ce séjour d’études, je n’ai eu l’occasion de me relâcher intellectuellement, car j’étais au contact de ce que la France, ce n’est pas moi qui le dis, considère comme étant parmi les plus brillants esprits de la nation. Pendant les moments où nous étions ensemble, j’ai eu l’occasion, tous les jours, de débattre des enjeux qui concernent nos sociétés et la planète. Que de discussions j’ai pu avoir, dont certaines très corsées!
À cette école, contrairement à n’importe quel établissement que j’ai fréquenté au Québec, je n’ai jamais eu l’impression de n’avoir manqué de rien : les ressources, elles sont là! Certes, l’informatique a souvent fait défaut et les esprits du personnel sont parfois vraiment imprégnés du pire de ce que le fonctionnarisme peut incarner, mais jamais on ne peut dire que nous sommes laissés à nous-mêmes. Dans la même veine, nous avons très souvent des cours (pas toujours intéressants, mais c’est la nature des cours!) et surtout, des conférences aux sujets variés, donnés par des spécialistes en la matière : sommités, ambassadeurs, hauts fonctionnaires, professeurs, anciens ministres, élus actuels, etc. Nous étions bien éloignés des tours d’ivoire universitaires.
Les stages propres à la formation à l’ÉNA sont aussi assez spéciaux pour des étrangers. Contrairement à ce qui se pratique un peu partout, France comprise, où les stages ne sont souvent que des occasions pour les organisations de donner les tâches ingrates à un stagiaire, les stages de l’ÉNA sont de véritables stages en responsabilité où les stagiaires sont mis en situation de responsabilité, comme jamais ils ne l’ont jamais été auparavant. En plus, si l’on a la chance d’avoir des maîtres de stage qui nous font confiance, ces stages peuvent véritablement s’élever à l’expérience la plus prenante de notre vie.
À la Commission de régulation de l’énergie, j’ai travaillé avec un des groupes de gens les plus allumés de ma vie. Chaque jour, j’ai appris au contact de ce dernier et je me suis souvent bien amusé. J’ai eu la chance de tomber sur un excellent superviseur et sur une DG qui m’a donné des mandats intéressants. Je me rappellerai longtemps des marches qui nous amenaient à la cantine de la SNCF et qui nous faisaient passer par-dessus la Gare Saint-Lazare et son boucan.
À la préfecture du Finistère, j’ai été plongé au cœur des enjeux auxquels sont confrontées les administrations publiques. Auprès d’un préfet qui m’a accordé la plus grande confiance, j’ai été placé à ses côtés afin d’effectuer des tâches souvent importantes : discours, dossiers complexes, gestion de crise, mandats plus ou moins longs, le stagiaire ÉNA que j’étais pour un ancien élève qu’il était a passé à la moulinette et s’est fait repousser dans ses derniers retranchements. Parfois, j’y faillis craquer. Mais comme cela n’est pas arrivé, j’en suis probablement sorti renforcé. De ce stage, j’aurai en mémoire l’équipe formidable de la préfecture, au premier chef, le secrétaire général et le directeur de cabinet. Je n’oublierai jamais les paysages d’une austère beauté du bout de la France et la vie propre à la mer qui a cours dans ce département, pas plus que les endroits mystiques que j’ai visités.
D’ailleurs, parlant de visites, l’ÉNA permet à un élève un peu ratoureux de visiter et de rencontrer des gens de tous les horizons. Le statut qui vient avec le fait d’être un élève de cette maison permet à ce dernier d’en profiter au maximum et de voir bien endroits interdits au commun des mortels. Je n’en ai pas fait la liste, mais j’ai vu tellement de choses, que je pourrais écrire un livre uniquement sur ce sujet.
Un autre aspect qui me manquera assurément de cette expérience est la véritable dolce vita que nous menions à Strasbourg. Cette ville réellement magnifique, probablement la plus belle que j’ai vue dans ma vie, est un lieu idéal pour étudier avec un groupe de comparses comme ceux de l’ÉNA. Dans cette ville carte postale, le cadre de vie est idéal : juste assez grosse pour ne pas être ennuyante, la ville se marche et est dotée d’excellents services publics, au premier chef les transports en commun, en plus d’installations sportives et de parcs splendides. La Place de la République vaut à elle seule le détour, tout comme la Cathédrale et etc. Même si les journées étaient parfois longues à l’ÉNA, elles étaient pratiquement toujours agréables. Je ne suis pas prêt d’oublier ces superbes journées d’été en compagnie de la plus merveilleuse Britannique que la terre ait portée.
Tout ce que je viens de décrire me manquera assurément. J’avais conscience dès le début que tout ça prendrait fin un jour. Ce constat ne pouvait toutefois, préventivement, m’empêcher de penser à tout ça avec une petite nostalgie. Cependant, ce n’est pas les beaux moments qui me manqueront le plus. C’est la liberté qui vient avec une telle expérience.
Lorsque l’on vit à l’étranger, un immense sentiment de liberté s’empare de nous. Liberté, parce que, comme je l’ai fait, on voyage partout, au gré de nos envies et que l’on voit beaucoup de choses. Liberté, parce que les soucis et les problèmes de société qui ont cours chez nous disparaissent presque instantanément pour ne devenir que des articles de journaux virtuels. Liberté, parce que le corollaire du dernier constat est de toujours trouver le côté positif des nouveautés de la société d’accueil et des endroits visités, d’autant plus que les problèmes du pays qui nous reçoit ne nous concernent pas vraiment. Liberté surtout, parce que nous devenons, dans plusieurs occasions, l’unique représentant de notre nation, ce qui nous confère, consciemment ou non, le pouvoir de la définir comme nous l’entendons.
Ainsi, dans mon cas, le Québec réel est progressivement devenu imaginaire. Bien sûr, je ne suis jamais devenu complaisant envers ma société d’origine, mais il est indéniable que cette dernière s’est lentement idéalisée. Comme je n’ai jamais cessé, que ce soit au fond du métro parisien, sur les côtes bretonnes, en regardant le ciel congestionné de Londres, dans le quartier paisible d’Uccle à Bruxelles ou dans l’impersonnelle Genève, de réfléchir à l’avenir politique et social du Québec, le temps a fait son œuvre. Qui plus est, on n’a jamais cessé de me vanter le Québec, ce qui a probablement renforcé quelque peu l’imaginaire qui se forgeait en moi.
Inutile donc de dire que de revenir ici, pour y trouver un Québec assez pathétique, est assimilable à une descente rapide de drogue. La chienlit qui sévit ici a rapidement fait de fracasser mon Québec imaginaire sur le roc du Québec réel, m’enlevant de ce fait ma liberté et mes confortables illusions. La vie que je menais là-bas se retrouve donc en excellente position dans mon imaginaire.
Ouais, vraiment, c’est ça qui est le plus dur.
Rétro-lien sur le vrai blogue: ici.
Merci pour ton blogue Jocelyn! Ce fut un plaisir de te lire durant la dernière année et demi. Tu as vraiment une belle plume! Et pour terminer le tout, ton dernier billet me conforte dans ma décision d’aller m’installer ailleurs pour quelques années…